L'évaluation bienveillante, rencontre organisée par la FCPE 93


Le 28 mai 2016 au Collège International de Noise-le-Grand

Le 28 mai 2016 Françoise Bollengier, Françoise Girod, et Stéphanie Jassey ont assisté à la Conférence sur « L'évaluation Bienveillante » organisée conjointement par la FCPE du 93 (Rodrigo ARENAS, président de la FCPE pour la Seine Saint Denis et Anne PIERS présidente de la FCPE du collège International de Noisy-le-Grand), le Collège international de Noisy le Grand et le Département de la Seine Saint Denis.

 

Étaient invités comme intervenants :

-      André ANTIBI Professeur (mathématiques et sciences de l'éducation) à l’université Paul-Sabatier de Toulouse, enseignant à l'école Sup-Aéro, directeur de l’Institut de recherche pour l’enseignement des mathématiques (IREM)

-      Stéphanie JASSEY professeur des écoles, directrice de l'école Marcel Cachin de Villejuif, membre de l'AFEF

-      Bouchra SLIMANI professeur de lettres au collège Chevreul de l'Hay les Roses, formatrice CARDIE (Cellule Académique Recherche, Développement, Innovation, Expérimentation) rectorat de Créteil

 

Table ronde 1 animée par Rodrigo ARENAS Président de la FCPE du 93

« Du côté des experts »

Rodrigo ARENAS présente les objectifs de cette conférence sur l'évaluation par compétences. Il souligne que, pour que les enfants soient heureux à l'école, la complémentarité, le lien parents/enseignants sont essentiels et que, puisque le monde change, l'école doit aussi changer. (Une vidéo de la conférence sera disponible sur le site du collège.)

 

 « De la constante macabre à l'évaluation par contrat de confiance »[1]André ANTIBI

André Antibi rappelle ce qu'est la « constate macabre » (quelle que soit la compétence de l'enseignant et le niveau des élèves, il faut un pourcentage de mauvais résultats et les résultats d'une classe sont toujours répartis par tiers : 1/3 bons, 1/3 moyens, 1/3 mauvais) qui décourage les élèves et les voue à l'échec. Il explicite ensuite un remède possible, l'évaluation par contrat de confiance (EPCC). Il s’agit de ne plus piéger les élèves au moment des contrôles en proposant un travail en amont sur les exercices qui en constitueront la plus grande partie. Mis en place dans l'académie de Créteil, le système a permis de remonter les moyennes, d'accentuer la mise au travail des élèves, de rétablir la confiance entre élèves et professeurs et de rendre les élèves plus heureux à l'école.

Une évaluation « bienveillante » n'est pas pour autant « laxiste » et en aucun cas il ne s'agit de mettre une bonne note à un élève qui ne la mérite pas. L’annotation reste juste mais les élèves travaillent davantage et obtiennent de meilleurs résultats.

Le combat pour améliorer le système ne se résume pas à opposer l’évaluation « avec » ou « sans note ». On peut très bien concevoir une évaluation par compétence qui utilise la note chiffrée mais cette évaluation par compétence permet à l'élève et aux parents de comprendre à quoi correspond la « note » et précise ce qui est acquis et ce qu'il faut encore travailler devra se généraliser.

 

 « De l'observation à l'évaluation, le cahier de réussite à l'école maternelle » Stéphanie JASSEY

L'objectif de l'école maternelle est de donner envie d'être à l'école mais aussi d'en expliquer aux élèves comme aux parents le « mode d'emploi ». Qu'est-ce qu'on « fait » à l'école maternelle, qu'est-ce qu'on « apprend » ? Comment en rendre compte ?

On n'a pas toujours évalué à la maternelle, où, il y a quelques années, il n'existait pas de « rendus » d'évaluation. A partir des années 2000 sont mis en place des « livrets d'évaluation » qui ne proposent certes pas de notes chiffrées mais des couleurs, puis les notions de « acquis, en cours d'acquisition, non acquis » sur des listes parfois exhaustives de compétences à acquérir. Lorsque les évaluations nationales sont créées, un véritable stress s'instaure, les élèves devant réaliser des tâches un jour donné, séparés les uns des autres pour ne pas « copier » comme pour les « compositions » des temps anciens ou comme cela pourra se faire plus tard, en élémentaire ou au collège.

La refondation de l'école instaure une toute autre conception de l'évaluation.L'évaluation se fera désormais par l'observation. Ce geste d’« observation/évaluation » n'est pas nouveau. Le professeur d'école maternelle a toujours constaté au fur à mesure des activités des élèves, que tel ou tel réussissait un exercice et avait donc acquis une compétence. Ces observations seront maintenant notées dans un « cahier de réussite ou cahier de progrès ». Les compétences exigées par le programme sont indiquées, par écrit et sous la forme d'un dessin, sur des étiquettes qui seront collées, par le professeur mais aussi éventuellement par l'élève dès que l'enseignant a observé qu'une de ces compétences est acquise. On ne note donc plus les non réussites mais l'enseignant doit les prendre en compte pour proposer des aides ou des remédiations. L'élève, les parents, même si on ne rend compte que des réussites, doivent être conscients de ce qui a bien fonctionné mais aussi du travail et des efforts à fournir. Le cahier de réussite les y aide en explicitant les compétences et en les rendant conscients de l'étape atteinte dans les apprentissages. Le système motive les élèves qui ont envie de coller les étiquettes sur le cahier de réussite.

 

 « L'évaluation par compétences, l'expérience du collège sans notes, une recherche dans le cadre de la CARDIE » Bouchra SLIMANI

Bouchra SLIMANI, professeure de lettres au collège Chevreul de l'Hay-les-Roses (collège en zone REP) intervient en tant que formatrice sur le thème de l'évaluation (« Évaluer autrement », « Évaluer sans notes », par compétences). Pour les équipes qui mènent cette réflexion l'évaluation est considérée comme partie prenante de l’apprentissage. Il s'agit de prendre en compte l'objectif de l'évaluation : ce n'est pas, ce ne doit plus être un moment sanction, un contrôle « brut », mais un moment pensé en amont. L'évaluation doit servir à valoriser ce qui est acquis et à réfléchir à ce qui reste à apprendre.

Des rencontres professeurs-parents-élèves sont organisées autour des évaluations communiquées tout au long des apprentissages. Il s'agit de prendre conscience de l'évaluation et de travailler à la construction des savoirs.

Toute évaluation est donc préparée, on construit la « fiche de réussite » une semaine en amont. Pour un devoir de français, par exemple, on donne le texte aux élèves et on leur demande, lors d'un travail de groupe, ce qui pourrait leur être proposé comme exercices ou questions sur le texte.  Au moment du contrôle, toutes les questions ont été vues en classe auparavant. Les élèves deviennent alors « acteurs » de leur apprentissage qu'ils construisent avec l'enseignant. Celui-ci est un « facilitateur » mais aussi un observateur qui repère le mode d'approche des savoirs et les processus intellectuels mis en place par les élèves.

On voit bien que la posture du professeur a changé : il n'y a plus d'un côté le professeur « savant » et de l'autre l'élève « ignorant ». L'apprentissage est construit par les élèves et le professeur. Mais la posture des élèves se modifie aussi. Ils deviennent plus autonomes, développent esprit d'initiative et de coopération. De ce fait, ils s'adaptent à d’autres systèmes par exemple au retour à l'évaluation chiffrée en seconde.

L'évaluation par compétence a un autre avantage : elle développe la bienveillance, on « veille bien » sur les élèves, par exemple en dédramatisant les bulletins dont les formes traditionnelles diffusent des messages parfois, souvent, vides de sens.

 

Voici quelques-unes des réponses apportées par les participants aux questions posées par écrit par le public surtout constitué de parents d'élèves.

Pour André ANTIBI la mission de l'école est de former plus que d'évaluer. Pourquoi le faire en maternelle ? L'évaluation est surtout là pour que l'élève sache où il en est. Les professeurs oublient que l'évaluation bienveillante n'est qu'une infime partie de l'apprentissage au cours duquel se jouent la réflexion et la complexité. Mais il souligne aussi l'utilité de ce qu'il appelle les situations « RAC » (rien à comprendre), le « par cœur » qui nécessitent aussi des aptitudes qu'il faut développer.

Stéphanie JASSEY rappelle que l'évaluation est destinée à l'institution, aux parents et aux élèves. Pour les élèves, même en maternelle, il s'agit de les rendre conscients des apprentissages, qu'ils comprennent ce qu'ils apprennent et pourquoi ils le font. Quant aux parents eux aussi doivent comprendre les objectifs et le fonctionnement de l’école. C'est à l'école maternelle que peut se faire cette initiation au monde de l'école, surtout pour les parents que leur culture éloigne de l'univers scolaire.

S'interrogeant sur le meilleur système d'évaluation à mettre en place, Bouchra SLIMANI se réfère au suivi des expérimentations. Avec l'évaluation par compétences les élèves s'en sortent plutôt mieux. Ils développent davantage d'autonomie, de capacité de raisonnement, d'esprit d'initiative. La relation à l'école est dédramatisée : c'est un lieu où on apprend, sous un regard protecteur. Les enfants s'y épanouissent parce que le savoir leur appartient et qu’ils rendent l'établissement vivant. Mais cela implique une révolution des mentalités pour nombre de parents qui craignent que leurs enfants ne soient plus préparés à évoluer dans un monde où règne l’élitisme. Il faut se dire que, justement, grâce à ces élèves habitués à réfléchir sur leurs apprentissages et leurs évaluations, à ne pas toujours subir mais à agir, les mentalités vont se transformer et le système va bouger.

André ANTIBI fait remarquer qu’on n'évalue pas dans la société, comme on évalue à l'école, par exemple en temps limité, qu'on le fait généralement sur la durée.

Rodrigo ARENAS se demande comment faire pour que tous les enfants aient les mêmes chances d'accéder un jour à des postes de responsabilité. Comment faire pour les élèves de Seine Saint Denis intègrent les grandes écoles de la même manière que les autres, en passant le même concours ? Il faut repenser les évaluations d'entrée aux grandes écoles. C'est aux parents d'aller à contrecourant ce qui se passe aujourd'hui, dans le domaine des devoirs par exemple. Il faut aider tous les enfants. Rodrigo ARENAS termine sur cette phrase « c’est en faisant réussir les enfants des autres que je fais réussir le mien ».

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Table ronde 2 « le vécu des participants et le retour d'expériences »

Témoignages d’élèves et de professeurs du collège international de Noisy- le- Grand

Un professeur d'EPS

La collègue explique que, pour elle ce mode d'évaluation ne pose pas problème. L’évaluation par compétences fait partie intégrante du programme d'EPS depuis 1996. On évalue par compétences en fin de cycle des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être et on le fait un peu comme pour les « cahiers de progrès » de l'école maternelle : chaque élève progresse à son niveau et on ne demande pas la même performance à tout le monde en même temps.

Un professeur d'histoire géographie et de brésilien

Arrivé en cours d'expérience ce professeur dit avoir, avant son arrivée à Noisy-le-Grand, évalué avec des notes et pas toujours de façon bienveillante. Au bout d'une année de collège sans notes, il a effacé la notion de moyenne et ne pourrait pas revenir en arrière. L'évaluation par compétences permet de ne pas piéger les élèves, de créer un climat de confiance, de mieux constater ce qui est non maitrisé. Il aime être parfois dans la posture de celui qui ne sait pas tout et accepte de se remettre en question. Les élèves ont le droit de mettre en doute la parole de l'enseignant : on vérifie ensemble, on met les choses au point. L'objectif c'est qu'ils s'enrichissent, qu'ils réfléchissent, qu'ils trouvent des stratégies d'apprentissages ce qui est essentiel par exemple pour apprendre et parlerune langue.

Un professeur d'histoire géographie et de DML (histoire géographie en anglais)

L’évaluation par compétences permet de rendre explicite ce qui était implicite grâce aux fiches d'évaluation.Le système permet d'évaluer la construction d'un outillage intellectuel et de désacraliser l'évaluation.

Un professeur de lettres

« L'expérimentation » permet une autre organisation : les cours de 45 minutes dégagent du temps consacré à des ateliers qui motivent les élèves (police scientifique - ai-je bien compris ? -, cuisine).
Les élèves n'ont plus « la boule au ventre », ils savent qu'ils vont apprendre et s'amuser. On peut calquer sur les cahiers de réussite, observer pour évaluer.

Trois élèves témoignent à leur tour

Une jeune fille dit qu’elle apprécie d'être heureuse de venir au collège. Elle a confiance dans ses professeurs mais craint un peu la « plongée dans la   jungle » : le passage au lycée où on retombe dans l'élitisme. Cette appréhension est aussi celle d'un garçon qui trouve que l'évaluation par compétences est un bon moyen de savoir où on va, de comprendre ses notes mais se demande si ceux qui voudront intégrer les établissements élitistes n'auront pas des problèmes. Pour un autre de ses condisciples l'évaluation par compétence permet de connaitre son niveau, de voir comment on peut progresser. Il se sent mieux et a lui-même progressé depuis son arrivée au collège mais lui aussi s’interroge « maintenant qu'on est habitué à l'évaluation par compétences, comment on va se remettre aux notes ? » Le dernier témoignage d'élève est le plus positif :c’est super, avec des notes on ne sait pas ce qu'on a raté, là on peut reprendre ce qu'on a raté et s'améliorer.

Le professeur de lettres reprend la parole pour conclure : les élèves vont bien et les parents aussi, l’objectif est de les rendre heureux. Quant à la peur du lycée des séances de sophrologie et de relaxation permettent de combattre les angoisses.

Questions posées dans la salle par les parents surtout

Si pour certains ces nouvelles modalités d'évaluation sont apaisantes parce qu'elles gomment la compétition, d'autres évoquent la suppression des barrières aux passages de classe avec la nouveauté du cycle 3 qui lie l'école élémentaire et le collège autour de compétences communes qu'il faudra construire, ce qui implique difficultés, réflexions et rencontres sans doute facilitées par l'existences des compétences en primaire.

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L'expérience menée au collège (REP) Eugène Chevreul de L'Hay-les-Roses par Bouchra Slimani, professeur de lettres.

Madame Slimani ne cache pas qu’il s’agit d’un important travail d’équipe qui exige des remises en question : tout est à construire selon les besoins du terrain.

L’expérience du collège Chevreul, situé en REP, a son origine dans une prise de conscience, au moment de l’évaluation à l’entrée en sixième, d’un certain nombre d’élève en difficulté, déjà « décrocheurs ». Une évaluation maison conforte le diagnostic, on se trouve dans une situation de blocage. On continue ou on arrête l’injustice ? On laisse alors les programmes et on part de là où ils en sont. Par exemple pour effacer le traumatisme de la dictée, les refus des élèves, on construit un rapport positif à l’exercice en cessant de noter la dictée. On évalue autrement, de façon positive, en expliquant « avant ». Les élèves reprennent alors le stylo et la confiance. Le travail collaboratif enseignants-parents-élèves se poursuit pendant 4 ans : on invente un autre bulletin, un autre conseil de classe. L’élève remplit son bulletin an analysant ses réussites et ses difficultés, il exprime ses besoins en terme d’outils de remédiation (outils auxquels les professeurs ont réfléchi en amont). À noter : la réussite sociale des élèves, un élève a intégré le lycée d’élite Louis le Grand à Paris, une autre se présente au concours de professeur des écoles.

 

Retour des intervenants et prise de parole du public.

André ANTIBI se demande si on peut généraliser l’expérience.  Pour lui l'avantage de l'évaluation par compétences c'est qu'elle permet de cibler et cela peut se faire même en notant.

Il faut revaloriser les matières dites « non essentielles ». La hiérarchie des disciplines est insupportable : faire des mathématiques un moyen de sélection en efface l’intérêt.

Une maman témoigne que son fils est heureux depuis qu'il est au collège international, que son comportement est différent de celui de sa fille qui a des notes mais elle se demande si une   sélection des élèves ne biaise pas l'expérience et si la généralisation est possible.

Bouchra SLIMANI explique que l'expérimentation est un laboratoire réflexif mais que cela pourrait fonctionner partout à condition de décloisonner, de créer des espaces temps. L'école a besoin de changer, la base doit être force de proposition, l'institution suivra si on leur montre que cela marche.

A un parent qui regrette la note chiffrée qu'il comprend mieux, la présidente de la FCPE explique que l'évaluation par compétence en EPS lui a apporté un véritable éclairage sur ce que sa fille savait faire.

Un autre parent pense que que passer d'un système par compétence au système traditionnel en notes chiffrées ne sera pas forcément un frein, il y a continuité entre collège et lycée où on pourrait très bien associer évaluation par compétence et note chiffrée. Ce sont les élèves, dit-il, qui apporteront le changement du futur.

Pour conclure la présidente de la FCPE, Anne PIERS s'interroge sur le rôle des parents pour faire bouger le système ; or les parents ne sont pas tous égaux ; il faut donc s'investir collectivement et faire quelque chose aussi pour les enfants des autres : l'hétérogénéité fait progresser tout le monde, la différence fait avancer le collectif. Donc la mixité sociale s'impose mais elle n'existe pas dans certaines communes. L'ensemble des acteurs doit changer l'entourage social et faire évoluer l’idée de toujours protéger « nos » enfants.



[1]    ANTIBI André, La Constante Macabre, éditions Math'Adore, 2003, Pour en finir avec la constante macabre ou l'évaluation par contrat de confiance, éditions Math'Adore, 2007, Pour des élèves heureux en travaillant, éditions Math'Adore, 2014,

Soumis par   le 10 Juin 2016